Enseigner les faits économiques et sociaux

Publié le par thierry aprile

 
 
Module disciplinaire : enseigner les faits économiques et sociaux.

L’idée reçue semble triompher : on ne fait plus d’histoire économique et sociale dans les programmes scolaires. A y regarder de plus près, ce n’est pas exact. Les professeurs de Quatrième, de Première et de Terminale au moins doivent être sensibles à cette réflexion portant sur l’économique, le social, le culturel… mais surtout sur l’articulation entre ces différents niveaux de la vie sociale.

Dans le registre disciplinaire :
•    la « révolution industrielle » ou industrialisation (4ème, 1ère). Le passage de l’un à l’autre terme, que l’on verra mis en scène dans le livre de Patrick Verley conduit même l’enseignant à réfléchir davantage aux mécanismes de ce que l’on appellera la croissance économique qu’à une périodisation.
•    la « société d’Ancien Régime » (4ème, 2nde)
•    les « trente glorieuses » (3ème)
•    De la société industrielle à la  société de communication (Term.)
•    France après 1945 : Économie, société, culture (Term.)
•    en géographie : la notion de développement (Term.) et plus largement la question de la mondialisation

Dans le registre interdisciplinaire :
•    les liens évidents noués avec le programme de SES au Lycée.
•    la nécessité de réfléchir à l’apport de l’économie, de la sociologie, de l’anthropologie dans la production des discours historiques que sont nos cours.

Pistes du côté de l’histoire :

Définition de l’histoire économique
« l’histoire économique fournit un matériau indispensable qui s’ordonne autour de 6 grands thèmes : comportement de la richesse (épargne, travail, dépense, argent, risque) ; formes ou régimes de production, répartition et circulation ; institutions, règles de fonctionnement et pouvoirs de l’action organisée ; techniques, produits et objets de la culture matérielle ; inscription dans l’espace et les représentations mentales de l’économie ; dynamiques et rythmes de la durée ». JP Daviet La France industrielle

Définition de « développement »
« l’ensemble des processus qui affectent tout à la fois l’économique, la sphère d’un ordre social en voie de « modernisation » et la construction de la démocratie politique pluraliste qui caractérise la cité libérale ». JP Daviet

Histoire des entreprises :
http://s3.archive-host.com/membres/up/100890956/tableauentreprises.doc

Histoire des techniques :
http://s3.archive-host.com/membres/up/100890956/tableau-inventions.doc

Histoire des doctrines :
http://s3.archive-host.com/membres/up/100890956/liberalisme.doc

Histoire culturelle : apparition de culture de masse
citation (contestée dans sa chronologie) de Dominique Kalifa
La période qui s’étend du second Empire au front populaire dessine une une séquence originale dans l’histoire culturelle et sociale du pays. Entre l’avènement de la presse à grand tirage et la généralisation de la TSF s’opère une sorte de révolution silencieuse qui voit tout un peuple accéder peu à peu à un nouveau type de consommation culturelle, explicitement adapté aux besoins de la civilisation industrielle et urbaine.

Histoire des usages sociaux du temps
citation de Alain Corbin in l’Avènement des loisirs 1850-1960
à l’aube du XIXème siècle, le temps du paysan, celui de l’artisan comme celui de l’ouvrier était poreux, pénétrés d’imprévu, ouverts à la spontanéité, soumis à l’interruption fortuite ou récréative. Ce temps de relative lenteur, souple, malléable, occupé par des activités souvent mal déterminées a été peu à peu remplacé par le temps calculé, prévu, ordonné, précipité de l’efficacité et de la productivité ; temps linéaire, strictement mesuré, qui peut être perdu, gaspillé, rattrapé, gagné. C’est lui qui a suscité la revendication de l’autonomie d’un temps pour soi, dont la grasse matinée et la pêche à la ligne constituent des séances emblématiques. Or le désir de ce temps vide, insidieusement menacé par l’ennui a paradoxalement suscité un autre temps de loisir et de distraction, à son tour prévu, organisé, rempli, agité, fondé sur de nouvelles valeurs.

                                                                                           1850                   1900                       1980
durée annuelle temps de travail                                  5000h                 3200h                     1650h
durée globale du travail dans le cycle de vie           185.000h            121.600h               77.550h
temps de vie éveillé (16 h quotidiennes)
selon espérance de vie                                                 262.800h           292.000h                420.480h
temps de travail dans le temps de vie éveillé            70%                    42%                        18%

Tableau cité in l’Avènement des loisirs, tiré de R.Sue Temps et ordre social, Paris 1994
Pour comprendre : la réduction brute du temps de travail est celle qui résulte de la diminution de la durée du travail, réduction nette est une estimation de la précédente appréciée sur l’ensemble du cycle de vie et des différents temps sociaux qui le composent, elle tient compte de l’entrée dans la vie active, de âge de la retraite, de espérance de vie. Ce qui revient à calculer la durée du travail par rapport à la durée totale du temps éveillé

Pistes du côté de l’économie :

Des économistes français se sont regroupés dans les anées 1980 dans une "école de la régulation", c'est à dire une tentative extrêmement aboutie de proposer une lecture économique de l'histoire contemporaine. Il en reste au moins un concept utilisé souvent à tort et à travers. Voici de quoi en préciser les véritables concours :
http://s3.archive-host.com/membres/up/100890956/Ford_fordisme.doc

La question clé des gains de productivité, c’est à dire de la meilleure utilisation des facteurs de production, et de leur partage entre groupes sociaux.
A quoi servent les gains de productivité ?
-    augmenter salaires directs (salariés)
-    baisser les prix (consommateurs)
-    augmenter bénéfices non distribués de l’entreprise pour accroître l’autofinancement (entreprise)
-    accroître les dividendes (détenteurs des capitaux de l’entreprise)
-    accroître le financement de la protection sociale (collectivité)
-    augmenter prélèvements fiscaux (collectivité)
-    diminution du temps de travail (salariés)

On voit donc que les gains de productivité permettent de faire croître la production puisqu’ils conditionnent la hausse des pouvoirs d’achat (salaires ou profits), l’accroissement de la demande (baisse des prix), l’accroissement de la production (investissement)…

Pistes du côté de la sociologie :

Exemple : les interrogations de la sociologie concernant les dynamiques de la société moderne.

•    Mobilité sociale 3 figures possibles : promotion, déclassement, reproduction,
•    Vecteurs de mobilité sociale : école, transports, culture nationale, armée, ville (où l’on peut têter le « sirop de la rue »)…
•    Sécularisation, en France lutte plus vive avec laïcisation, lutte frontale contre le poids de l’Eglise sur les esprits et dans les institutions comme l’école, la santé, l’assistance… qui aboutit à la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905
•    Alphabétisation et scolarisation : l’alphabétisation s’avère nécessaire car le démarrage et la diffusion de nouvelles méthodes de production imposent le recours à l’écrit . La scolarisation permet la qualification de la main d’œuvre et de l’encadrement, elle favorise l’innovation, par le développement de la recherche et de l’enseignement scientifique.
•    Professionnalisation des métiers. La notion de « marché du travail » où l’on échange du « travail » sans plus de précision est profondément abstraite. En réalité, il faut plutôt parler de « marché de l’emploi » où l’on offre ou demande des emplois précis, nécessitant des qualifications particulières (= ensemble des connaissances, des aptitudes, des expériences requises pour l’exercice d’un emploi).
•    Urbanisation, à la fois le développement des villes et la diffusion des valeurs urbaines dans toute la société

Exemple : les sociétés paysannes.

Henri MENDRAS définit des sociétés paysannes par rapport à la société englobante, car les collectivités paysannes sont toujours incluses dans une société plus large ("tant qu'il n'y a pas de ville, il n'y a pas de paysan"). S'il n'y a pas de société englobante, on parle de "société agraire".
Les médiations entre la société paysanne et la société englobante sont organisées sur différents plans :
•    religieux : entre les cultes paysans particularistes et la religion de la société englobante qui se veut universaliste, c'est à dire valable pour tous les hommes
•    juridique : entre les coutumes locales et le droit de la société englobante
•    économique : entre le système d'autosubsistance villageois et le marché économique (problème de la diffusion et de la circulation de la monnaie)
•    culturel : entre les cultures locales, notamment les langues, qualifiées de "patois" ou de dialecte et la culture des nobles, des prêtres, des bourgeois, de la ville...
•    politique : entre les rivalités internes à la communauté et l'autorité supérieure extérieure.
Ces rôles de médiation sont généralement assurés par des notables à la fois membres de la communauté villageoise et représentants de la société englobante : prêtre, usurier, marchand, instituteur, châtelain...

Ainsi, on peut définir les sociétés paysannes selon 5 traits :
    (1) un système économique agencé selon la logique de l'autosubsistance, ne distinguant pas production et consommation.
    (2) une confusion entreprise/famille.
    (3) une collectivité locale formant une société d'inter-connaissance : "tout le monde connaît tout le monde".
    (4) la tradition commande tous les actes.
    (5) la collectivité locale jouit d'une autonomie relative par rapport à la société englobante et par conséquent, les fonctions de médiation sont très importantes.
Source : La fin des paysans, changement et innovation dans les sociétés rurales françaises (1967).

Pistes du côté de l’Anthropologie sociale et économique
(Les noms de Karl Polanyi et de Louis Dumont par l’ampleur de leur propos apparaissent sur ce plan les plus utiles)

L’idée de croissance économique et d’un secteur économique distinct dans la vie des sociétés apparaît comme une rupture fondamentale dans la conception de l’homme en société.

D’un côté la vision de Smith de l’échange « naturel », d’un rapport marchand idéal de l’homo oeconomicus
1/ la marchandise est conçue comme un objet anonyme, librement transférable car radicalement détaché des individus qui l’achètent et la vendent
2/ une fois la transaction effectuée, les individus sont quittes : aucune obligation n’est conservée
3/ l’échange vise à accroître l’utilité des individus concernés

Dans une société holiste, l’individu est saisi par la société dans un réseau de droits et d’obligations qui fondent son existence
Dès sa naissance, l’Indien ne s’appartient pas, il est « constitué en dettes ». Ses créanciers sont de trois types : les dieux, les ancêtres, le texte sacré (Véda). Une vie correcte consiste à régler ses dettes « on règle ses dettes envers les dieux en faisant des sacrifices, en célébrant des rites ; pour les ancêtres, on règle sa dette en se mettant en position de devenir ancêtre soi-même, c’est à dire en engendrant une progéniture ; enfin on règle sa dette à l’égard du texte sacré tout simplement en l’apprenant. »

D’où une opposition exploitable en histoire entre une société «holiste», et une société «individualiste » :
            Sociétés holistes                                            Sociétés individualistes
   
•    Tradition et religion
                                                                                        •    Rationalité et science
•    Soumission à la hiérarchie   
                                                                                        •    Égalitarisme
•    Holisme, c’est à dire la conformité
de chaque élément à son rôle dans l’ensemble   
                                                                                        •    Chaque homme est l’incarnation de l’humanité toute                                                                                                     entière, égal à tout autre homme et libre
•    Besoins de l’homme ignorés ou subordonnés   
                                                                                        •    Besoins de la société ignorés ou subordonnés
•    Relations entre les hommes plus importantes
et plus valorisées que les relations entre
les hommes et les choses                                          •    Relations entre les hommes subordonnées aux relations                                                                                             entre les hommes et les choses
•    Liens entre la richesse immobilière et le pouvoir
sur les hommes                                                            •    Liens rompus. La richesse mobilière (biens, argent…)                                                                                                   devient autonome.

Références

Des synthèses en histoire économique :

Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques contemporains (XIX-XX), Jean Bouvier, SEDES, 1977 5ème édition. Cet ouvrage, qui a longtemps été la bible des étudiants en histoire économique, n’a pas été remplacé. Si vous le trouvez d’occasion, vous ne regretterez pas votre achat !
La révolution industrielle, Patrick Verley, Folio-histoire 77, 1997
Victoires et déboires, Histoire économique et sociale du monde du XVIème siècle à nos jours, Paul Bairoch, Folio-histoire 80, 1997

un outil indispensable

Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, JY Capul, Hatier dernière édition 2005.

Des liens utilisés par les collègues de SES :

http://ses.ens-lsh.fr
le site animé, comme géoconfluences, conjointement par l’ENS et la DGESCO.
http://socio.ens-lsh.fr/
voir en particulier la rubrique : internet et sciences sociales et la très utile recension des sites utiles aux enseignants pour trouver informations et réflexions.
http://www.liens-socio.org/

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